Dossier: La différence de l'autre, une rechesse.

Publié le par Le Précurseur

La différence de l’autre comme une richesse

 

            Parler de la différence de l’autre revient inéluctablement à poser la problématique de l’épineuse question identitaire dans les rapports entre les individus et les peuples. En effet, on ne compte plus les conflits locaux qui déchirent les sociétés humaines ces derniers temps : barbaries intestines par ci, ambiance belliqueuse entre agriculteurs et éleveurs par là, mouvements de protestation étouffés dans le sang par ailleurs, séparation entre le Nord et le Sud d’autre part… Voilà autant de conflits qui se multiplient, s’intensifient sous l’empire de facteurs divers et qui donnent lieu à de profonds clivages au sein des sociétés.

            Au nombre des facteurs générateurs de ces crises, l’on peut citer principalement les problèmes économiques, idéologiques, socio-politiques et culturels. Mais en examinant de plus près, les questions qui divisent les populations, questions qui vont jusqu’à entraîner des guerres dévastatrices, des génocides, il transparaît que la question identitaire figure en bonne place. En règle générale, il y a confit identitaire lorsqu’un individu, un groupe social se persuade à tort ou à raison qu’il est menacé de disparaître soit sur le plan politique, soit sur le plan physique. François THUAL

  dans son ouvrage intitulé Les conflits identitaires (1995) affirmait qu’ « il y a conflit identitaire lorsque la survie réelle ou fantasmatique du groupe est en jeu, quand celui-ci se sent dépossédé de son droit de vivre, de son identité, de sa spécificité. » le sentiment de rejet crée des blessures narcissiques plus ou moins difficiles à supporter et à guérir.

            En Afrique par exemple, plusieurs Etats se sont vus déstabilisés à partir du moment où des cultures et des groupes ont cherché à s’affirmer dans l’assujettissement d’autres identités. Mais en fait, qu’est-ce que le fait identitaire pour fragiliser de la sorte la stabilité des rapports sociaux ? Quelles sont les dimensions du discours identitaires et comment peut-on repositionner le phénomène identitaire dans la perspective d’un dialogue et d’une paix durable ?

            L’identité sur le plan juridique est « le fait pour une personne d’être un individu donné et de pouvoir être légalement reconnu pour tel sans nulle confusion, grâce aux éléments qui l’individualisent. » (Professeur Pierre TRUDEL). Sous ce rapport, le concept identitaire renvoie à ce qui particularise, singularise, individualise, différencie les Êtres par rapport à leurs semblables. Retenons simplement que de façon générale, l’identité, qu’elle soit individuelle ou collective, s’inscrit dans un rapport d’opposition plus ou moins virulent avec l’autre ou les autres. Aussi, toute rencontre entre communautés, régions ou groupes rivaux prend-elle la tournure d’une « guerre ritualisée » où ne manquent ni les appels à la mobilisation communautaire ni l’insistance sur les différends hérités de l’histoire.

            Les contours et les dimensions du discours identitaire demeurent difficiles à circonscrire dans la mesure où il n’y a pas de critères fixes et universels pour les déterminer. Toutefois, l’identité d’une personne s’apprécie par rapport à diverses communautés relationnelles : l’ethnie, la culture, la tribu, la religions, la profession, le quartier, la province,la région, l’État, la race… Et les tentatives d’élimination des « Autres » au nom de la différence ont été souvent interprétées comme un atavisme séculaire entre groupes ennemis. Pourtant, un regard attentif montre que les populations qui plongent dans les conflits identitaires ont plus de choses en commun que ce qui les divisent. Les cas du Rwanda et de la Côte-d’Ivoire (pour ne citer que ceux-là) parlent d’eux-mêmes.

            Le génocide rwandais de 1994 est un des plus importants qu’a connu l’Afrique. Il a mis en exergue toute l’ambiguïté potentielle de la question identitaire et de la différence. En ettet, les Hutu et les Tutsi forment un même peuple, parlent la même langue, ont les mêmes coutumes, la même foi ancestrale en un Dieu unique et ont évolué vers les mêmes religions apportées par la colonisation. La classification en Hutu et en Tutsi correspondait non pas à des ethnies mais à des fonctions socioprofessionnelles. Ainsi les Tutsi étaient des éleveurs et les Hutu, des agriculteurs. C’est ce principal trait distinctif qui a été manipulé par les politiques et qui a conduit au massacre d’environ un million de Tutsi en l’espace de trois mois seulement.

            A l’instar du tribalisme d’État présent dans plusieurs pays, l’actualité ivoirienne semble elle aussi relever d’une manifestation d’un courant de décomposition des identités nationales. Très rapidement, le concept d’ivoirité est devenu un ferment de fractions et de frictions internes donnant lieu à une rhétorique xénophobe qui a fini par déclencher une rébellion armée le 19 septembre 2002.

            <les effets ravageurs de la non acceptation de la différence de l’autre nous interpellent et nous invitent à reconvertir immédiatement le syndrome identitaire afin de le situer dans une dynamique de paix et de dialogue. Il nous faut à tout prix confesser comme un acte de foi cette célèbre formule de Antoine De Saint EXUPERY qui dit ceci : « si tu diffères de moi, loin de le léser, tu m’enrichis. » S’accepter malgré les différences est d’autant plus possible que les cultures et l’intelligence humaines recèlent des ressources propres à maintenir une dynamique de paix à travers la reconnaissance et le respect de l’autre, à travers la tolérance et la cohésion sociale. Dans cette optique, les logiques d’exclusion dont souffrent des personnes ou des groupes se verront exorcisées.

            La différence d’avec ses semblables peut servir de base à la cohésion sociale si les hommes acceptent d’aller au-delà des divergences pour ne se fixer que sur les idéaux à atteindre. Pour cela, il faut travailler à doter chaque membre d’une communauté d’une nouvelle mentalité qui prône la tolérance dans la diversité ou qui repose sur des diversités tolérées. Pour sûr, la tolérance dans la diversité est primordiale pour recentrer la question de la différence d’avec autrui dans un processus de construction et de consolidation de la paix. Dans la même lancée, Bouba DIOP dans un article intitulé « Sénégal : diversité et tolérance, facteurs de paix », soulignait que « c’est l’ignorance de l’autre qui est à l’origine des conflits identitaires » D’où l’importance de l’éducation dans la prise en compte de cet autre, dans la reconnaissance de ce qu’il est, dans le respect de ses valeurs, de ses richesses et dans l’acceptation du fait qu’il est différent. Il est extrêmement important de transcender les clichés subjectifs et de laisser s’exprimer la diversité. Il faut renforcer en chaque Être cette expression de la diversité autour de laquelle doit se bâtir une société de tolérance. Cela permet la convergence des efforts et des atouts de tous les hommes au-delà des particularités de chacun. L’ivoirité par exemple, si elle n’avait pas été instrumentalisée et développée dans l’exclusion, aurait pu être un creuset des multiples convergences identitaires ivoiriennes. C’est ce qu’a voulu traduire Marie BOBINSON (Haut Commissaire des Nations Unies pour les Droits de l’enfant) en ces termes : « plutôt que la diversité raciale, culturelle, ethnique ne devienne un facteur limitatif des échanges humains et du développement, il faut repenser notre façon de voir les choses, discerner dans de telles diversités un potentiel d’enrichissement mutuel et prendre conscience du fait que les échanges entre les grandes traditions de spiritualité humaines, représentent la meilleure chance pour l’esprit humain lui-même de durer .»   Kwamé N’KRUMAH  et Cheichk Anta DIOP se font l’écho de telles pensées en défendant une politique d’ouverture aux autre dans le meilleur esprit pour construire. Ils prônent une réelle transformation des mentalités pour créer des esprits nouveaux, des citoyens réconciliés avec eux-mêmes et avec les autres, assumant sans complexe la multiplicité qui n’est pas un mal en soi mais qui est virtuellement porteuse de richesses et de valeurs communicables fécondantes. C’est aussi l’avis de Amadou Hampâté BA pour qui « la beauté d’un tapis provient de la diversité de ses couleurs. »

            De toute évidence, l’identitaire est un cauchemar et si on le laisse faire, il enterrera l’humain. L’identitaire réussira-t-il ou pas à nous plonger complètement dans les enfers ? La question est posée à tous ceux qui s’honorent d’une citoyenneté fondée sur les différences de toutes sortes et non sur des identités marginalisantes, meurtries et meurtrières.

 

                                                                                  Régis Kévin BAKYONO

                                                                                  Conseiller des Affaires Etrangères

au Ministère des Affaires Etrangères

et de la Coopération régionale

Tel 76 50 70 07


Analyse critique de la chefferie traditionnelle et pouvoir politique de nos jours. (Ombres et lumières d’une tradition en mutation)

 

 

            Les hommes ont toujours vécu, que soit le temps et l’espace, en société. Chaque société humaine a son organisation propre, régie par des lois coutumières selon le génie de chaque peuple. L’organisation sociale, inscrite dans le dynamisme du temps affecte les secteurs vitaux de l’homme, à savoir le secteur relationnel entre les hommes qui vivent en groupe et le secteur relationnel entre l’homme et la divinité. Il s’agit de l’organisation de la vie religieuse et de l’organisation de la vie politique. Nous parlerons volontiers de cette dernière, afin de découvrir comment elle est vécue dans le milieu traditionnel moaaga qui n’est pas dépourvu de vie politique. Dans cette vie politique, la chefferie a une place primordiale, car tout découle de cette autorité qu’est la chefferie traditionnelle, très chère aux moossé. Nous parlerons précisément de la chefferie traditionnelle des moossé du centre Nord.

            En effet, les moossé ont une organisation politique très puissante et très développée qui n’envie aucune autre organisation politique dans ce monde ; une vie politique très raffinée avec à la tête un chef (naaba ») qui dirige et gouverne avec sagesse et dextérité ses sujets. La tradition moaaga a opté pour la monarchie, un gouvernement monarchique dont le « naaba » est source de tout pouvoir politique et civil. Cependant, il y a des pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants, affectés aux différents ministres du chef ; Et comme Montesquieu le fait remarquer dans « De l’esprit des lois » : « la loi fondamentale », dans la monarchie, « c’est donc la fixité et constance du régime…Mais c’est aussi l’existence d’ordres privilégiés… », la succession étant héréditaire.

            Le chef, aidé bien sûr par ses ministres, est le juge suprême, le législateur suprême et chef de l’exécutif. Il tient en main aussi le pouvoir religieux. L’ordre social est ainsi assuré avec le respect et l’application de toutes les marques de civilité. Il est le personnage central dans la société moaaga, influent dans la vie de ses sujets, entouré de respects et de considérations inédites. La chefferie traditionnelle est donc purement une organisation politique avec l’appropriation du pouvoir religieux. Les moossé suivent toujours dans leur tradition cette logique de monarchie, non sans difficultés, car de nos jours, le pouvoir politique moderne se substitue à tous les niveaux et secteurs de vie, à la chefferie traditionnelle.

            En effet dans chaque village moaaga, il y a un chef que soit la taille du village. Ce chef du petit village n’est qu’un bras d’un autre chef plus grand, ainsi le chef suprême de la localité atteint, de son trône, les habitants du plus petit village. Mais, le pouvoir politique modernes, a dans chaque village, un délégué, dans chaque département un maire et un préfet, dans chaque province un haut commissaire, dans chaque région un gouverneur représentant direct du chef de l’État. Le pouvoir politique moderne atteint aussi les habitants du plus petit village et avec plus de facilité à communiquer à travers les mass médias. Le pouvoir politique moderne, avec le judiciaires, le législatif et l’exécutif, a plus que relayé la chefferie traditionnelle au second rang. Comme la vie traditionnelle est dominée par la vie dite moderne qui ouvre plus de perspectives pour le bonheur et le bien être, ainsi est dominée la chefferie traditionnelle par le pouvoir politique. Le champ d’action de la chefferie s’est vue rétrécir pour laisser une large manœuvre au pouvoir politique, qui a un pourvoir d’action à l’échelle nationale et internationale.

            Désormais, nous ne sommes plus que dans le « Moogo » (pays des moossé=, nous sommes dans une république, et la IVe   République avec un gouvernement démocratique et non monarchique. Les lois civiles se font et se défont dans et par ce gouvernement démocratique, à l’insu des plus grands nombres de chefs traditionnels, à majorité analphabètes. Alors, les chefs traditionnels, acteurs politiques d’hier sont devenus des spectateurs aujourd’hui dans la politique dont les ravages échappent à plus d’un. Ils ne sont plus que les garants d’une tradition en coma, voire les vestiges d’une tradition en voie de disparition. Cependant, faut-il sonner le glas de la chefferie traditionnelle ? La prudence et la réalité sur le terrain nous en défendent. Chefferie traditionnelle et pouvoir politique coexistent tant bien que mal.

            Cette coexistence dénote une certaine reconnaissance de légitimité de part et d’autre malgré quelques frustrations et négligences que subit la chefferie traditionnelle. Celle-ci reste ancrée dans la conscience vive des masses et la succession d’un chef reste toujours passionnante. Cette importance notoire, attire l’attention des tenants du pouvoir politique ; Cette attention particulière non désintéressée est d’obtenir l’approbation d’un chef du village et partant de ses courtisans, voire du village tout entier. L’adhésion d’un chef dans un partie est toujours la bienvenue ; ses sujets sont entraînés dans le même parti politique. Le pouvoir politique ménage bien les chefs traditionnels pour avoir leur soutien aux différents suffrages. Cette interaction témoigne certes, de la vivacité et de l’efficacité de la chefferie traditionnelle, mais c’est ce qui le discrédite et le banalise aussi. Montesquieu ne dit-il pas : « la monarchie se perd, lorsqu’un prince croit qu’il montre plus sa puissance en changeant l’ordre des choses qu’en le suivant ; lorsqu’il ôte les fonctions naturelles des uns pour les donner arbitrairement à d’autres, et lorsqu’il est plus amoureux de ses fantaisies que de ses volontés » (L’Esprit des lois, Livre III, §VI). Cela entraîne un désordre dans la logique même de la chefferie traditionnelle. Ce désordre) son tour engendre des conflits souvent meurtriers entre des entités dans un même village. Ces conflits entraînent la déchirure du tissu social et chacun va son chemin ; chacun pour soi, Dieu pour tous.

            Il faut donc une bonne collaboration entre chefferie traditionnelle et pouvoir politique si l’on veut servir sincèrement les hommes. Il nous faut une bonne « inculturation » politique pour ne pas régner en chef traditionnel dans le pouvoir politique et pour ne pas imposer des suffrages dans la chefferie traditionnelle. A bon entendeur, salut !

 

                                                                                  Godo Lucien Wendata

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