La parenté à plaisanterie, un outil de réconciliation

Publié le par Le Précurseur

 

La parenté à plaisanterie, un outil de réconciliation


Dans nos traditions, nos cultures, nous trouvons des normes et des mécanismes établis depuis des âges et qui peuvent favoriser la paix, l’unité, la communion. Aussi arrive-t-il, comme on le dit bien souvent, que dans leur parfaite cohabitation, la langue et les dents s’entrechoquent. Ceci pour dire que les brouilles, les mésententes, les conflits sont propres à la vie communautaire, à la vie en société, en tant que celle-ci est voulue comme telle par la nature même de l’homme. Cependant, conscient de ses limites et de ses faiblesses, l’homme a également conscience du rôle irremplaçable de ses frères et sœurs pour parvenir à sa pleine réalisation. Il est donc évident que l’on retrouve dans chaque société des atouts traditionnels ou principes régulateurs qui favorisent le vivre-ensemble. Le système de la parenté à plaisanterie, très expressif dans les sociétés africaines, en est un. Et si le système de parenté comme dit C. Lévi-Strauss est un langage, mais non un langage universel, la mise en œuvre du système de la parenté à plaisanterie varie d’une société à une autre.

Nous optons de faire connaître ici l’expression de la parenté à plaisanterie dans la société dagara. Comment se vit la parenté à plaisanterie en milieu dagara ? Celle-ci est-elle efficace à faire cesser les désaccords, à faire revenir d’un mauvais sentiment, d’un conflit, à rétablir la concorde, la paix, l’amitié, à inspirer des attitudes plus favorables dans les rapports interpersonnels ? En un mot, en quoi la parenté à plaisanterie peut-elle servir d’outil de réconciliation ?

Les Dagara, il faut le signaler, sont une ethnie d’agriculteurs et d’éleveurs, située au Sud-ouest du Burkina Faso et au Nord du Ghana, de part et d’autre de la Volta noire. Ce peuple ne connaît pas de pouvoir centralisé, mais une organisation que nous pouvons appeler avec N. KPOWDA une « démocratie rurale qui est la manière de se comporter dans la société, tant au niveau des individus que de la collectivité traditionnelle. A l’intérieur de ce mode de relations interpersonnelles et interfamiliales, les rapports sont tous empreints d’autonomie, d’une certaine indépendance des gens, les uns vis-à-vis des autres. » Cette organisation socio-politique est toute axée sur la parenté. En effet, l’organisation politique des Dagara nous montre que la règle principale de la vie en commun est le lien de parenté. Ainsi, habiter la même maison, le même village, voire la même région implique l’existence de quelques liens de parenté en ligne paternelle ou maternelle ou encore par alliance matrimoniale. On distingue de ce fait, la lignée patrilinéaire ou dõglυ (clan) qui est l’appartenance réelle à un ancêtre dont l’existence remonte dans la nuit des temps : KUSIELE, KPIELE, GBAANE, KPAGNYAWNE, BEKUONE,… et la lignée matrilinéaire (bεlυ) qui se présente comme un signe d’identité sociale et de parenté collatérale : SOMDA, SOME, DABIRE, HIEN, MEDA, KPOWDA…

Ce champ des liens de parenté, véritable toile d’araignée, apparaît comme un milieu vital où l’individu fait corps avec l’ensemble en respectant son identité sociale. A l’intérieur de ce champ parental, chaque homme, chaque femme, chaque enfant devient comme un centre de gravité pour l’ensemble de la société qui tire sa vie, son dynamisme et son harmonie de ces tensions réciproques. Cet enchevêtrement parental est tissé de l’intérieur comme de l’extérieur par la parenté à plaisanterie qui en assure la survie et l’épanouissement.

La parenté à plaisanterie ou lõlυorυ est un système de médiation capital pour la société dagara. Pour définir ce système, nous nous mettons d’accord avec GBAANE DABIRE Constantin pour dire que le lõlυorυ « apparaît comme une instance de réconciliation, de pacification qui garantit de l’extérieur la cohésion et la stabilité des clans engagés : en dirimant les conflits internes à chaque groupe, il en conjure la désintégration qui viendrait de l’intérieur et qui représente le pire des menaces pour un groupe »

Le lõlυorυ s’entend donc comme un pacte de non-agression qui unit et rapproche deux camps. Il oppose un groupe social à un autre dans un antagonisme ludique. Il envahit tous les liens parentaux, en ce sens qu’il oppose chaque patriclan à un autre : les GBAANE contre les KPIELE, les TIERE contre les DAFIELE, les GANE contre les KAGNYAWNE… De même, les neveux de chaque patriclan sont opposés aux neveux de la partie adverse. En outre le lõlυorυ oppose les matriclans (bεlυ). Nous avons ainsi les SOME contre les DARI (DABIRE, SOMDA, MEDA, KPOWDA…), il oppose deux générations : les petits fils (yan) contre les grands parents (Sãakυm minε). Le lõlυorυ s’étend aussi à d’autres ethnies. C’est le cas des Dagara contre les Goins.

Du reste, le caractère ludique donne au lõlυorυ sa vitalité et son expression. Ainsi on reconnaît aisément deux parents à plaisanterie à travers les injures bien ciblées que ceux-ci se lancent ou à la querelle simulée à laquelle ils se livrent. La plaisanterie dans ce contexte vise non seulement à détendre l’atmosphère, mais aussi à resserrer les liens d’amitié et de fraternité. En outre, il n’est pas rare que cette plaisanterie véhicule un message très fort qui pousse l’autre partie à une conversion, à un changement positif. Dans ce cas on rejoint les comédiens latins dont le mot d’ordre est castigat ridendo mores (on corrige les mœurs en riant) ; le lõlυorε dans ce sens est aussi appelé diεndiεnε (celui avec qui l’on s’amuse) ou tout simplement parent à plaisanterie.

Par ailleurs, en sus du caractère ludique qui vise à instaurer une ambiance fraternelle, la parenté à plaisanterie joue aussi un rôle très important parfois décisif dans la résolution des conflits et dans la conjuration de malheurs. Le parent à plaisanterie est aussi le tãpεlυ-sob (l’homme à la cendre, la cendre étant un élément de réconciliation et de pacification). L’intervention de ce dernier est très attendue dans les cas critiques de son clan antagoniste pour y ramener la paix, la réconciliation, l’harmonie, l’entente, la joie.

En effet, si l’anthropologie dagara compare la parenté à une toile d’araignée à cause des liens intrinsèques et inextricables entre les individus, elle n’ignore cependant pas l’existence d’écueils saillants inhérents à toute société humaine. Aussi, n’est-il pas étonnant qu’un esprit d’inimitié ou de vengeance oppose des familles entières ou disloque des membres d’une même famille. C’est dire qu’entre deux ou plusieurs groupes familiaux peut naître un sentiment latent d’agression et d’aversion permanente qui occasionne des conflits ouverts parfois dramatiques. De plus, au sein d’une même famille, au niveau des personnes ou des unités familiales peuvent surgir des disputes, des discordes et des désunions qui, sous l’effet de la passion, dégénèrent parfois en conflits sanglants ou en malédictions réciproques, ce qui apparaît comme une souillure dans la famille, une transgression d’une extrême gravité. Dans de telles circonstances un appel d’urgence est fait au tãpεlυ-sob (l’homme à la cendre) qui se trouve être le lõlυorε (médiateur) ou parent à plaisanterie. Celui-ci, en vertu du pacte de non-agression entre lui et les frères ennemis ou belligérants, intervient pour conjurer le désespoir ou pour instaurer le « cessez-le-feu. » Car comme disent les latins « contraria contrariis curantur (les contraires se guérissent par les contraires). La tradition exige que ce dernier soit écouté et obéi ; faire fi de ce type de médiation, c’est remettre en cause cette structure mise en place par les ancêtres et s’attirer du même coup le courroux de ceux-ci. Ce qui signifie que la mentalité qui sous-tend cette médiation est telle que celle-ci enregistre du succès dans la plupart des cas.

Nous pouvons, au demeurant, conclure notre réflexion, en réaffirmant la nécessité de revaloriser certaines structures traditionnelles comme la parenté à plaisanterie. A bon vin point d’enseigne, dit-on, la parenté à plaisanterie, valeur en soi, est un outil très utile dans nos sociétés en tant qu’elle favorise le vivre-ensemble à travers l’ambiance fraternelle qu’elle instaure et la réconciliation qu’elle promeut. De nos jours elle fonctionne malheureusement au ralenti parce qu’on ne lui accorde plus tellement d’importance. Encore faut-il en être informé et éduqué !


Jean Boniface KUSIELE SOMDA (7
ème Année )

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