culture: la jeune fille mooaga

Publié le par Le Précurseur

Page culturelle: La libération de la jeune fille mooaga

 

            Dans la société traditionnelle mooaga, la femme est la mère de la vie. L'éducation qu'elle donne aux enfants, dessine le comportement moral de la génération future. Souvent, un roi n'hésite pas à demander des conseils discrets à sa première femme en ce qui concerne la gestion de certaines choses du royaume. En ce sens, la jeune fille qui nait, est une richesse énorme pour la société. Cependant la notion de richesse reste souvent ambigu et le rôle que doit jouer la femme à côté de l'homme est aussi limité. Cette même société va jusqu'à mépriser les droits de la femme à fortiori ceux de la jeune fille.

            Disons que la jeune fille dans la société Mooaga est une personne dont les droits sont méprisés. Lors d'un mariage, son consentement n'est pas toujours requis. C'est l'alliance entre les familles qui est privilégiée et non le choix des conjoints. En effet, la grande préoccupation du "buud kasma" (le chef de lignage) est d'assurer le lignage et pour cette raison, il doit chercher à nouer des alliances matrimoniales avec d'autres lignages. Dans la plupart des cas, l'homme, pour avoir une femme, lie amitié avec un chef de lignage possesseur de filles. Il se montre assidu et attentif à lui rendre des services jusqu'à ce que la famille bénéficiaire (de ses nombreux services) lui promette une femme. La jeune fille donnée en mariage dès son jeune âge rejoint son mari vers l'âge de dix sept ans ou dix- neuf ans. Ainsi, la jeune fille est vue comme un bien qu'on peut avoir au prix de quelques efforts.

            Arrêtons-nous un peu sur la polygamie. Elle est une institution qui semble être le produit de circonstances économiques, sociales et politiques. Nous sommes dans une société où la culture occupe une grande place et la mortalité infantile est très forte, d'où le besoin d'avoir plusieurs femmes pour avoir beaucoup d'enfants. Finalement, le Mooaga pense avoir beaucoup d'enfants pour ses travaux et pour faire valoir son prestige au niveau social. Pour un chef, la polygamie est perçue comme nécessaire s'il veut garder son rang et son prestige. La grande polygamie est l'apanage des Nakomsé (princes) et surtout des Nabüsi (princes régnants). Dans la famille des Nakomsé existe  une coutume que l'on appelle pug-siure: ce mot vient de paga avec son diminutif pog (femme) et du verbe siu qui signifie donner. Les Nakomsé donnent des filles en mariage à leurs sujets (anciens serviteurs ou hommes du commun). Ces hommes ayant reçu une fille de la part du chef doivent, selon la coutume, donner la première fille issue de leur union au chef qui avait donné la mère. Si le premier né est un garçon, le chef peut le prendre à sa cour comme domestique. Cette institution donnait aux princes un nombre important de filles disponibles pour créer d'autres alliances, lesquelles rapporteraient encore des filles et cela, indéfiniment. Il s'agissait d'un système d'exploitation de l'autre bien conçu pour garantir ses intérêts sans que personne ne puisse dire quoi que ce soit. La logique interne de la pug-suire semble être une combinaison de deux principes: celui de la réciprocité et celui de la redistribution. Cette coutume donnait aux chefs politiques un prestige réel et un pouvoir très important sur leurs sujets par ce jeu d'alliances.

            La polygamie chez les Mossé selon un article de Joseph Ouédraogo montre qu'elle se présente aussi comme une solution aux problèmes sexuels. En effet, la femme mooaga, pendant la grossesse visible et les trois ans qui suivent la naissance de l'enfant, n'a plus de rapports sexuels avec son mari, d'où la solution d'avoir plusieurs femmes. De ce fait, les irrégularités et les différentes déviations sexuelles étaient quasi absentes de la société traditionnelle parce que le fait d'avoir plusieurs permettrait à l'homme d'assouvir son besoin sexuel dans les normes prescrites par le rogem-mikri (la coutume). Faisant une critique de cette situation, des auteurs occidentaux ont relevé la situation d'injustices faites aux femmes, allant jusqu'à traiter l'Afrique d'un " continent sans amour ". Sœur Marie André du Sacré Cœur notait qu' " il est une misère pire : celle qui, entre un homme et une femme, n'établit d'autre lien que celui du Maître à l'esclave ou de l'animal à sa femme"[1]. La femme est celle qui donne des enfants au lignage. L'organisation sociale est ici d'inspiration gérontocratique. Le " Buudu" est placé sous l'autorité d'un paterfamilias à la manière romaine qui gère les cultures et les alliances.

            Les missionnaires au Moogo se rendirent compte de la difficulté d'entrer en contact avec l'élément féminin. Il a fallu l'arrivée des Sœurs blanches en 1912 pour affronter véritablement le milieu féminin. Les religieuses ont commencé tout d'abord par apprendre la langue mooré et par la suite, elles ont aidé les femmes à améliorer leur condition de vie en ayant un travail appréciable: filer le coton. Mais jusque-là les efforts des Sœurs restaient encore minimes. C'est ainsi que Monseigneur Lemaître, vicaire apostolique du Soudan fit venir des soeurs de France. Or les sœurs ignoraient l'utilisation de ces outils mais en tâtonnant elles finirent par arriver à les faire fonctionner et beaucoup de femmes furent initiées. Cette entreprise prit le nom d'Ouvoir. A ce sujet Monseigneur Thévénoud disait en ces termes: "Le gouverneur, qui s'y intéresse beaucoup, nous a fait amener soixante (60) fillettes venant de toutes les parties du Mossi. Il le sait, les enfants deviendront chrétiennes et seront soustraites aux engagements pris par leurs maîtres en vue de leur mariage; c'est un bon coup de bélier donné à cette triste coutume dans laquelle sombre la liberté et la dignité de la femme mossi[2] La jeune fille était petit à petit libérée des contraintes sociales qui la réduisaient à une bête de somme. En ce sens, les missionnaires menèrent leurs batailles les plus acharnées contre la donation des filles et la polygamie.

            Le chef de lignage, comme nous l'avons dit, pouvait donner une fille en mariage à son insu. Elle était tenue d'accepter le mari qui lui était destiné même s'il était un vieillard, un impotent, un borgne ou un lépreux. Face à cela, beaucoup de filles trouvaient leur salut dans la fuite. Souvent dans le moogo traditionnel, elles étaient vite rattrapées sans oublier les torrents de sanctions qui pleuvaient sur ces pauvres créatures.

            Le christianisme en affirmant le droit de chaque personne de choisir sa religion et son époux ou son épouse sans être contrainte par la coutume ou par une autorité quelconque, offrait à la jeune fille mooaga des espaces de liberté que la société traditionnelle lui refusait. C'est ainsi que dans l'histoire du moogo, pour la première fois, des filles avaient la possibilité de dire non à l'autorité ancestrale. Quel progrès! Ces petites de la société secouaient l'étau des structures traditionnelles. Quelle bravoure! Dans cette dynamique, des jeunes filles se convertissent au christianisme. Les fuites de bon nombre de jeunes filles pour échapper à un mari pour qui elles ne concevaient aucun amour passionné, favorisèrent l'augmentation des candidats aux sacrements.  Le diaire de la mission de Ouagadougou à la date du 23 décembre 1930, relatait les démarches d'un indigène de Zitenga, qui faisait instance au cercle pou réclamer sa fiancée qui s'était enfuie pour venir au poste de Gilungu chez le catéchiste Gérard. " L'affaire fut traitée par le commandant lui-même, devant Monsieur Daquzay, son adjoint. Après avoir interrogé la fille sur ses intentions et en avoir reçu des réponses nettes et claires, il conseilla au plaignant de faire lui aussi le catéchisme."Mais je prie moi aussi, je suis musulman" C'est répondit le prétendant."C'est ainsi que le jeune homme s'en alla sans vouloir même réclamer ses droits sur la jeune fille. Le diaire ajoute: "En effet, depuis environs quatre mois, un mouvement continu se dessina parmi les jeunes femmes et filles. Que ce soit ici à Ouaga ou dans la région de Donsin-Guiloungu, nous avons souvent des inscriptions de filles et de femmes à faire. A Ouaga, les chefs, dès qu'il y a des difficultés provenant de ces inscriptions, au lieu d'envoyer les plaignants au cercle, les envoient à la mission. Fréquemment, le bureau du Père Supérieur se transforme en salle d'audience, le calme n'y règne pas toujours, les voix s'élèvent au fur et à mesure que les esprits s'échauffent, mais jusqu'ici ces sortes de budo (jugement) se sont toujours bien terminés, au grand avantage des filles et femmes ainsi qu'à leur grande joie"

            Dans cette même perspective, dans le diaire de Pabré, nous avons un cahier dans lequel sont relatés 146 cas de jeunes filles données en mariage et qui se sont enfuies de chez leurs parents ou de chez leur mari. Voici un des cas: Ninda OUEDRAOGO, née à Koaké vers 1929, fille de Nakibéogo et de Pugyende chez Yabré à Koassêga, donnée par le Wüd Kaaba à Koakê pour la faire conduire chez son mari. Le 8 mai, elle s'enfuit de chez les Wüdi pour venir entrer au Karongo (catéchisme) à Pabré. Mise chez les Sœurs puis chez Thomas, mariée le 15 4 1948 avec Pierre"[3] Cette analyse nous présente ce schéma de l'entrée de la jeune fille mooaga au catéchuménat:

            -Elle est donnée à quelqu'un par le père ou le chef de lignage

            -A l'âge nubile, elle s'enfuit et va à la maison affirmant son désir d'embrasser la foi chrétienne.

            -Une structure d'accueil lui est réservée: les sœurs de l'Immaculé Conception, domicile d'un chrétien sérieux ou du catéchisme.

            -Le mari frustré fait des démarches

            -Les poursuites finissent par disparaître et la fille reste chez les sœurs jusqu'à son mariage formant ainsi un foyer chrétien, jeune, dynamique et fécond.

 

            Le mouvement féministe actuel tente aussi d'aider les femmes à se libérer davantage du statu quo social qui les opprime. L'apport de l'Evangile reste toujours actuel, la lutte contre l'oppression est poursuivie pour permettre à tout homme en particulier à la femme d'être libre dans ses choix et ses décisions. Un effort reste encore à faire.  Néanmoins, la femme gardera toujours à l'esprit qu'elle est une femme et non pas un homme afin de construire avec ce dernier un monde meilleur et fraternel dans la responsabilité et le don réciproque.

Innocent KERE

(4ème année)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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